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La lande d’Eibithar, royaume d’Eibithar

 

 

 

L’attaque avait débuté exactement comme les précédentes, sans qu’aucun signe l’annonçât. Le calme qui régnait sur la lande avait été rompu d’un coup par les cris de guerre, le fracas des épées, les ordres rythmés des capitaines, et le sifflement des flèches qui les assaillaient de toute part. Une fois de plus, l’initiative revenait à l’armée de Braedon qui affirmait ainsi sa capacité à frapper où et quand elle voulait sur la lande.

Le roi d’Eibithar avait disposé les trois armées – celles de Curgh, d’Heneagh, et la sienne – au mieux. Mais elles étaient inférieures en nombre, et le resteraient jusqu’à l’arrivée des soldats de Thorald, Labruinn et Tremain. Ce handicap, ajouté au manque d’entraînement et de discipline des hommes d’Heneagh, faisait de leur résistance aux assauts répétés de l’ennemi un véritable miracle. Si Galdasten, Sussyn, Domnall, ou n’importe laquelle des maisons qui avaient pris fait et cause pour Kentigern, avait envoyé des troupes, ragea Tavis, leur sort aurait été différent. À ses yeux, la survie même du royaume était en jeu, et jamais la scission d’Eibithar ne lui avait semblé aussi stupide, ni aussi dramatique.

La veille, au cours de la nuit, les guerriers de Braedon avaient frappé les lignes de Kearney sur le front est, le plus proche de la rivière. La bataille avait été éphémère – une escarmouche, quelques échanges de flèches, un bref et violent affrontement entre fantassins qui avait causé plusieurs morts et beaucoup de blessés – et s’était achevée aussi vite qu’elle avait débuté, avec la brusque retraite des hommes de Braedon. Au matin, l’ennemi avait lancé une attaque similaire sur les lignes de Curgh avant de s’évanouir, là aussi, comme par enchantement.

Cette fois, les hommes de l’empire avaient choisi d’attaquer le front ouest, défendu par l’armée d’Heneagh.

« Ils nous mettent à l’épreuve », constata le père de Tavis, duc de Curgh, le visage sombre et empreint d’inquiétude. « Ils cherchent nos points faibles pour savoir où concentrer leurs efforts.

— Est-ce qu’Heneagh peut les contenir ? demanda Xaver MarCullet à côté de son père Hagan, le capitaine des armées de Curgh.

— Je ne sais pas, répondit Hagan avec un haussement d’épaules découragé. Mais si le duc voit juste, je crois qu’ils ont trouvé ce qu’ils cherchaient. »

Déjà, le détachement de Braedon se retirait. Plusieurs soldats d’Heneagh se lancèrent à leur poursuite, mais le capitaine de Welfyl ne fut pas long à les rappeler, laissant Tavis se demander si cette incursion, encore plus brève que celle de la nuit, était bon signe pour Eibithar.

« Allons voir, décida le duc en enfourchant son cheval. Ils ont sans doute besoin de Guérisseurs. Tu m’accompagnes ? » demanda-t-il à son fils.

Le jeune seigneur acquiesça et monta en selle, un large sourire aux lèvres. Grinsa l’imita et les suivit, accompagné de Xaver et Hagan.

Après leur long périple, Tavis et Grinsa avaient rejoint l’armée de Kearney quatre jours plus tôt, alors qu’elle stationnait à quelques lieues au nord de Domnall, dans l’attente du ralliement des armées de Curgh et d’Heneagh. Lorsqu’elles étaient arrivées, ils avaient chevauché avec le roi et les ducs vers le nord et, deux jours plus tard, rencontré l’envahisseur sur cette plaine, dans le nord-est de la lande d’Eibithar, non loin des Chutes de Binthar, et à quelque sept lieues de la cité de Galdasten. Les hostilités avaient débuté presque aussitôt. Malgré la presque totalité de l’armée de Curgh, renforcée d’un contingent de cinq cents hommes de la garde royale, le père de Tavis avait constaté, inquiet, que ses troupes ne faisaient pas le poids. Le premier assaut s’était soldé par un grand nombre de blessés dans ses rangs. Les Guérisseurs qirsi étaient venus à bout de la plupart des blessures, mais ses hommes auraient dû s’en sortir beaucoup mieux. Et cette défaillance, qui augurait mal de l’issue de la guerre, lui pesait lourdement.

Pourtant, malgré ses déceptions et ses difficultés, Javan avait accueilli le retour de son fils avec plaisir ; et Tavis, de son côté, s’était étonné de son propre bonheur à revoir son père. Leurs relations n’avaient jamais été faciles, même avant le meurtre sauvage de celle qui devait devenir sa femme, Lady Brienne de Kentigern, et l’emprisonnement de Tavis dans les geôles d’Aindreas. Depuis son évasion, Tavis avait redouté leurs retrouvailles. Fort heureusement, la réaction de son père, comme celle du roi Kearney, qui les avaient reçus, lui et Grinsa, à bras ouverts, avait levé toutes ses inquiétudes.

Si son père et le roi s’étaient réjouis de leur retour, en revanche, les soldats de la garde royale lui avaient manifesté leur hostilité sans ambiguïté. À leurs yeux, le jeune seigneur de Curgh restait le meurtrier qui, par ses actes ignobles, avait perdu tous ses droits à la noblesse, comme à la considération et, depuis son arrivée, ils lui montraient leur mépris par des regards de haine et des commentaires infâmes prononcés juste assez haut pour que Tavis soit le seul à les entendre. Le jeune homme avait cru, ou espéré, qu’une fois son innocence avérée, l’agressivité dont il faisait l’objet retomberait d’elle-même. Or il avait découvert, non sans consternation, que la confession de Cresenne ja Terba, celle qui avait avoué être l’instigatrice du meurtre de Brienne, et le châtiment de l’assassin, qu’il avait lui-même tué sur le rivage de la pointe de Wethyrn, ne changeaient rien à l’affaire.

« Il va leur falloir un peu de temps », lui avait soufflé Grinsa le premier jour, alors qu’ils passaient devant les soldats et qu’il voyait le visage de Tavis s’enflammer. « Ils ne savent pas tous que vous avez tué l’assassin, et même alors, certains n’accepteront jamais votre innocence. »

Tavis, incapable de prononcer un mot, s’était contenté de hocher la tête.

Les hommes de Curgh s’étaient heureusement montrés beaucoup plus chaleureux. Alors que la nouvelle de sa rencontre avec l’assassin se répandait dans leurs rangs, certains avaient commencé à le traiter en héros, le saluant comme un seigneur triomphant de retour dans ses foyers après un combat victorieux. Ces manifestations élogieuses l’avaient mis presque aussi mal à l’aise que le ressentiment et la rage qu’il avait lus sur les visages des soldats de Kearney. Car à ses yeux, seule la chance lui avait permis de survivre à sa rencontre avec Cadel. L’assassin était désarmé quand il l’avait pourfendu. Il aurait voulu le leur crier à tous. Ni héros, ni boucher, il n’était qu’un jeune homme comme les autres qui voulait qu’on l’oublie. Mais l’anonymat, il avait commencé à le comprendre, ne ferait jamais plus partie de sa destinée.

Et, malgré tout, il était heureux de retrouver son père, Hagan et Xaver MarCullet, ainsi que Fotir jal Salene, le Premier ministre de Curgh. Il avait vécu un an en exil, déchu de son titre d’héritier de la maison de Curgh, privé du réconfort de ses amis et du soutien de sa famille. Sa vie de fugitif était désormais terminée. Il avait raconté à son père tout ce dont il se souvenait de son ultime confrontation avec l’assassin. Beaucoup dans le royaume auraient du mal, à partir de ce récit peu glorieux, à croire en son innocence ; mais il était sûr que son père n’en doutait plus. Et s’il avait hâte de revoir sa mère, et de retrouver le château de ses ancêtres, cette confiance était, plus qu’une consolation, le signe d’un nouveau départ, presque une rédemption.

Comme son père l’avait redouté, l’attaque de Braedon, si brève fût-elle, avait gravement coûté à l’armée d’Heneagh. Plus d’une vingtaine de corps, la plupart atteints de plaies béantes, gisaient dans l’herbe grasse, et l’on comptait trois fois plus de blessés. Les Guérisseurs s’affairaient déjà, mais Tavis s’aperçut vite qu’ils n’étaient pas assez nombreux.

« Allez au campement de Curgh, indiqua Javan à l’un des soldats valides. Dites-leur d’envoyer tous nos Guérisseurs.

— Et ceux du roi ? demanda le soldat.

— Ceux de Curgh devraient suffire. Allez-y. Vite. »

Tandis que l’homme s’éloignait en courant vers les lignes de Curgh, Javan scruta le champ de bataille, la main au-dessus des yeux pour s’abriter du soleil.

« Où est Welfyl ? murmura-t-il.

— Tu crois qu’il a pu tomber ? »

Le duc se tourna vers son fils.

« Il n’est pas supposé prendre part aux combats, fit-il sombrement. Il n’était même pas censé être là. »

Welfyl était, de très loin, le plus âgé des ducs d’Eibithar. Il avait hérité du titre alors qu’Aylyn II, le prédécesseur de Kearney, débutait son règne de souverain du royaume. Javan, Tavis le savait, appréciait beaucoup Welfyl d’Heneagh, mais il reconnaissait avec son père que le duc était trop vieux pour guerroyer. Il était si frêle et si voûté qu’il avait le plus grand mal à l’imaginer l’épée au poing. Ces faiblesses ne l’avaient pourtant pas empêché de conduire ses hommes sur la Lande et, sauf ordre contraire du roi, elles ne l’auraient pas empêché de les mener en personne au combat.

« Monseigneur, regardez. »

Fotir, ses cheveux blancs illuminés par le soleil, ses yeux jaunes aussi flamboyants que des braises, désignait l’ouest, la main tendue.

Suivant la direction de son index, Tavis découvrit le vieillard agenouillé dans l’herbe. Le pauvre homme, son visage osseux figé dans une expression déchirante, serrait un corps inerte contre son cœur.

Javan éperonna sa monture.

« Un Guérisseur ! hurla-t-il alors que tous se précipitaient à sa suite. Il se meurt ! »

C’était vrai. Même Tavis, peu au fait de ces situations, voyait que l’homme dans les bras de Welfyl avait perdu énormément de sang. Il portait une profonde entaille à la gorge, et une autre lui avait pratiquement sectionné la jambe. Son sang coulait à flots et son uniforme, comme celui du vieux duc, était imbibé de rouge.

« Les Guérisseurs arrivent, informa Javan en descendant de monture pour s’agenouiller aux côtés de son ami. J’ai envoyé chercher tous les miens.

— Pouvez-vous l’aider ? demanda le duc à Fotir sans noter la présence de Javan. Je vous en prie. »

Fotir, le visage contrit, secoua la tête.

« Malheureusement, je ne possède pas ce don, Lord Heneagh. J’en suis désolé. »

Ce devait être son fils, songea Tavis en regardant le visage du blessé. Les traits de l’homme blond étaient plus fermes que ceux de Welfyl, mais la ressemblance était frappante. Il se tourna vers Grinsa. Devant l’impuissance désespérée qu’il lut dans le regard de son ami, il comprit que le Glaneur ne pouvait intervenir sans révéler sa nature, et se mettre lui-même en grave danger.

À cet instant, une Guérisseuse arriva, essoufflée et les joues rouges.

« Ean soit loué ! souffla le duc en la voyant. Sauvez-le, je vous en supplie !

— Je vais faire de mon mieux, monseigneur. »

Javan posa une main sur l’épaule de Welfyl.

« Nous devrions nous écarter…

— Non ! s’écria le duc en resserrant son étreinte sur son fils.

— Votre Guérisseuse va faire tout ce qu’elle peut.

— Non, je reste avec lui ! »

Javan céda.

« Comme vous voudrez », soupira-t-il en se redressant.

Il s’éloigna, et fit signe à ses compagnons de s’écarter.

« Il ne survivra pas », commenta Hagan, la gorge serrée.

« Hélas. »

Javan ferma les yeux, et se passa une main accablée sur le visage.

« C’est son fils, n’est-ce pas ? » demanda Tavis à voix basse.

Javan le considéra brièvement avant d’acquiescer.

« Oui, c’est Dunfyl, baron de Cransher. Un homme généreux et un guerrier courageux.

— Pourquoi n’est-il pas duc ? »

Le père de Tavis jeta un coup d’oeil par-dessus son épaule, et s’éloigna davantage avant de répondre.

« C’est une bonne question. Ils se sont querellés, autrefois… Je n’ai jamais su pourquoi. Mais Welfyl est orgueilleux, et son fils lui ressemble. Ils ne se sont pas adressé la parole pendant des années. Pour être franc, je n’aurais jamais cru les voir ensemble au combat. On dirait qu’ils se sont enfin réconciliés. »

Un bruit de sabots les détourna de leur conversation. Kearney et son Premier ministre approchaient, suivis de nombreux Qirsi et d’un petit groupe de soldats à pied.

« Que s’est-il passé ? » demanda le roi en descendant de monture.

Son regard tomba sur Welfyl, avant de s’en détourner rapidement.

« Est-ce le baron ?

— Oui, Altesse.

— Va-t-il survivre ? »

Un lourd silence s’abattit entre eux.

Kearney, les lèvres pincées, secoua la tête avec rage.

« Par les démons et toutes les flammes ! Combien d’autres pertes ?

— Vingt-cinq, peut-être plus. Plusieurs blessés ne passeront pas la nuit.

— Vos pertes sont-elles aussi importantes, Lord Curgh ?

— Non, Altesse. Moitié moins, mais c’est déjà trop.

— Oui. Autant que les nôtres.

— Si je puis me permettre, Altesse, intervint Hagan, la maison d’Heneagh n’a jamais été réputée pour sa force militaire. Et je n’ai jamais vu d’armée capable de frapper aussi vite que celle de l’empire.

— Je partage votre analyse, Maître MarCullet. Je pensais que nous serions peut-être mieux avisés de transférer à Lord Heneagh les cinq cents hommes que j’ai placés sous votre commandement, Javan. »

Le duc de Curgh approuva d’un seul et bref hochement de tête. Tavis, qui avait passé son enfance à juger les changements d’humeur de son père à des détails plus subtils, s’aperçut aussitôt de son mécontentement. Même si Kearney ne semblait pas s’en rendre compte, son accord n’était que de pure forme.

« Vous ne pouvez pas faire cela, Majesté !

— Hagan !

— Ne vous inquiétez pas, Lord Curgh. Laissez-le parler. »

Le roi se tourna vers le capitaine de Javan, un léger sourire sur son visage encore jeune.

« Pourquoi pas ? »

Hagan, rouge jusqu’aux oreilles, regardait le sol, aussi embarrassé qu’un gamin pris en faute.

« Pardonnez-moi, Majesté, je me suis laissé emporter.

— Aucune importance, Hagan. De toute évidence, vous pensez que c’est une erreur. Pourquoi ?

— L’armée de Curgh tient le front au centre, Majesté. Jusqu’à présent, les soldats de Braedon nous ont testés afin de connaître nos faiblesses. S’ils nous voient redéployer tant d’hommes, ils comprendront, et frapperont aussitôt là où nous les auront retirés. Et si le centre lâche, nous sommes perdus.

— L’armée de Thorald devrait nous rejoindre demain, Hagan, lui répondit le roi. Ils consolideront vos lignes. Pour l’heure, notre faiblesse est ici. Si Braedon nous frappe de nouveau à l’ouest, nous risquons de perdre tous les hommes d’Heneagh. Vous vous doutez bien que je ne peux pas prendre un tel risque.

— Oui, Majesté.

— Ne vous moquez pas de moi, capitaine. Gershon Trasker me sert depuis des années, et quand il me répond de cette façon, je comprends parfaitement que quelque chose ne va pas. »

La ministre de Kearney s’éclaircit la gorge.

« Si je peux me permettre une suggestion, Majesté. Vous avez aussi fourni un contingent de cinq cents hommes à Lord Shanstead de Thorald. Si nous attendons la nuit pour transférer les soldats de l’armée de Curgh à celle d’Heneagh, l’ennemi ne le saura pas. Et demain, dès l’arrivée de Thorald, Lord Shanstead pourra envoyer la moitié de son contingent à Lord Curgh. »

Le roi sourit, manifestement plus convaincu.

« Une excellente idée, Premier ministre.

— En effet, Majesté, intervint Fotir, mais je ne pense pas qu’il soit très sage d’attendre la nuit. Comme vous venez de le souligner, Lord Shanstead devrait arriver demain. Si les sentinelles de Braedon n’ont pas déjà repéré leur approche, ils vont la découvrir très vite. L’empire a donc tout intérêt à attaquer aujourd’hui même. À leur place, c’est ce que je vous conseillerais. Nous devrions redéployer la moitié des hommes dès maintenant.

— Vous marquez un point, Fotir.

— Merci, Majesté.

— Hagan, qu’en pensez-vous ?

— Très bien. Majesté, concéda le capitaine à contrecœur. J’envoie immédiatement deux cent cinquante hommes renforcer les lignes d’Heneagh.

— Bien », approuva le roi avant de regarder Welfyl.

Son expression aussitôt s’assombrit. Le vieux duc pleurait et, bien que son fils respirât encore, la Guérisseuse s’était écartée. Ce n’était plus qu’une question de minutes.

« Veuillez m’excuser », murmura Kearney avant de les quitter.

Il rejoignit le duc d’Heneagh, et posa une main chaleureuse sur l’épaule du vieil homme agenouillé. À ce contact, qui sembla l’anéantir, le duc s’effondra contre la jambe du roi en sanglotant.

« Deux cent cinquante hommes, ce n’est rien, fit Hagan assez bas pour ne pas être entendu de Kearney.

— Je sais. Mais c’est tout ce que nous avons. La moitié de la garde royale est à Kentigern, et la moitié des maisons d’Eibithar ont refusé de se battre. Nous avons de la chance d’être aussi nombreux.

— Oui, monseigneur.

— Nous n’avons plus rien à faire ici », conclut le duc avec un regard douloureux pour Welfyl.

Un regard, se dit Tavis en le surprenant, qui en disait long sur l’inquiétude qui avait dû être celle de son père au cours de l’année écoulée.

« Regagnons nos rangs. »

Grinsa et Keziah échangèrent un signe de tête discret.

« Je vous rejoins, fit Grinsa à l’attention de Tavis avant de se tourner vers Fotir. Voudriez-vous rester un instant, Premier ministre ?

— Monseigneur ? demanda le Qirsi à son duc.

— Oui, bien sûr, Fotir. »

Le duc était déjà remonté en selle et s’éloignait au petit trot en compagnie de Hagan. Tavis et Xaver les imitèrent, quelques pas en arrière.

Les deux jeunes hommes restèrent silencieux, tandis que Tavis affrontait de son mieux les regards des soldats.

« Après ça, je me demande s’ils vont nous permettre de combattre, murmura Xaver d’une voix si basse que Tavis douta de l’avoir bien compris.

— Nous permettre de combattre ? »

Son homme lige opina et désigna leurs pères du menton.

« Pourquoi nous en empêcheraient-ils ?

— À cause de Dunfyl ! Mon père ne voulait même pas que je quitte Curgh ; il a inventé toute une histoire pour me faire croire qu’il avait besoin de moi pour tenir le commandement de la garde du château en son absence. Avec la mort de Dunfyl, tu vas voir, il va m’affecter à la surveillance des provisions. Et ton père va faire la même chose.

— Ça m’étonnerait.

— Tavis, toi et ton père ne vous êtes peut-être pas toujours très bien entendus, mais de là à ce qu’il…

— Il ne s’agit pas de ça, l’interrompit Tavis. Je suis en cavale depuis un an, je me suis évadé des geôles de Kentigern, j’ai voyagé à travers tout Aneira pour retrouver Cadel et le supprimer. Ce n’est plus à lui de décider si je dois me battre ou non. C’est mon père, je ne l’oublie pas, mais j’ai appris à me prendre en charge tout seul. Je n’ai pas besoin de sa permission pour tenir une épée. »

Xaver le dévisageait avec stupéfaction.

« Tu me trouves prétentieux, hein ?

— Non. De la part de quelqu’un d’autre, je ne dis pas. Mais venant de toi, après tout ce que tu as vécu… non, ce n’est pas la prétention qui me vient à l’esprit. »

Livré à son regard insistant, Tavis commença à se sentir aussi mal à l’aise que devant les saluts admiratifs des hommes de son père.

« Arrête de me regarder comme ça. »

Xaver baissa les yeux, un sourire aux lèvres, tandis que le vent agitait ses boucles brunes autour de son visage.

« Excuse-moi.

— Qu’est-ce que j’ai ?

— Tu as changé.

— Tu peux le dire ! Aindreas s’en est chargé.

— Je ne parle pas de tes cicatrices. Je m’y suis habitué. J’ai même du mal à t’imaginer sans elles. »

Tavis détourna les yeux. Grinsa lui avait fait une remarque similaire il n’y avait pas si longtemps. Pour sa part, il s’imaginait très bien sans ces traces sombres qui le défiguraient. Aujourd’hui encore, chaque fois qu’il croisait son reflet, elles lui semblaient hideuses. Il doutait de jamais les accepter.

« Tu as l’air plus mûr, Tavis, reprit Xaver en s’attirant l’attention de son ami. Plus encore qu’à notre dernière rencontre, à la Cité des Rois.

— Beaucoup de choses se sont produites depuis. »

Xaver hésita.

« Tu ne m’as toujours pas parlé de… l’assassin. »

Tavis secoua la tête.

« Je ne suis pas sûr de pouvoir, répondit-il en gardant les yeux droit devant lui. Je l’ai tué, c’est tout ce qui compte.

— Je ne te crois pas. »

Tavis revoyait tout. L’orage qui battait la pointe de Wethyrn ce jour-là, l’expression si sereine de l’assassin désarmé juste avant sa mort, la façon dont son épée lui avait tranché la gorge, et juste avant, le souvenir de Cadel agenouillé sur son dos, lui maintenant la tête sous l’eau d’une main serrée autour de son cou, l’autre appuyée sur sa tête, ses poumons brûlants, l’eau glaciale sur son visage, son désespoir… Chacune de ces images et de ces sensations était toujours aussi vivace.

« J’ai failli mourir, Xaver. Il me tenait à sa merci, et il m’a lâché. Quand je l’ai tué, il n’essayait même plus de se défendre. »

Son ami le regardait, désemparé et silencieux.

« Je croyais que la mort de Cadel m’apporterait la paix, que venger Brienne effacerait tout ce qui s’est produit après sa mort. Je me trompais.

— Il est trop tôt pour le savoir, répliqua Xaver avec douceur. Comment trouver la paix quand une guerre se livre autour de nous ?

— Tu dois avoir raison. »

Un sourire effleura les lèvres de Xaver et disparut.

« Quand cette guerre contre l’empire sera terminée, et quand tu…

— Tu sais quoi, l’interrompit Tavis, je comprends que tu essaies de m’aider, mais je ne veux pas parler de tout ça. »

La mâchoire de Xaver se raidit, et il baissa les yeux.

« Très bien.

— Si on parlait plutôt de toi ?

— De moi ? répéta le jeune homme en relevant la tête.

— Oui. Tu ne m’as encore rien raconté.

— Il n’y a rien à raconter.

— Mon œil ! Tes études, ton entraînement, je ne sais même pas si tu as une amoureuse. »

Brusquement, le visage de Xaver s’empourpra.

« Tu en as une ! J’en étais sûr ! » s’exclama Tavis, que l’embarras de son ami réjouissait.

Le jeune homme sourit, confus et brusquement timide.

« Elle n’est pas vraiment…

— Quoi ? Pas vraiment une fille ? »

Xaver éclata de rire.

« Oh, si, pour ça, elle l’est !

— Alors là, tu ne peux plus te taire ! »

Xaver se révéla avare de détails. Hormis le fait qu’elle s’appelait Jolyn, et qu’elle était la fille d’une des dames de compagnie de la duchesse du Curgh, Tavis eut du mal à en savoir davantage, mais cela lui suffisait et, longtemps après avoir rejoint le campement des Curgh, les deux jeunes hommes continuèrent à bavarder, rire et se chamailler, comme autrefois. Comme avant leur Révélation, et tout ce qui en avait découlé. Et pendant quelques heures, alors que la chaleur du jour montait sur la lande, que le soleil décrivait son ample courbe sur le bleu du ciel, Tavis oublia Cadel, la conspiration, et la guerre qui les menaçaient.

Plus tard, alors qu’ils avaient épuisé leurs sujets de conversation et leurs plaisanteries, après un long silence, Xaver, soudain mal à l’aise, se tourna vers Tavis.

« J’ai un service à te demander, fit-il en croisant brièvement le regard de son ami.

— Bien sûr, tout ce que tu voudras, l’assura le jeune seigneur.

— Attends d’avoir entendu. »

Tavis sentit sa gorge se nouer.

« Je ne crois pas que mon père me laissera combattre, commença le jeune homme. Et s’il demande à ton père de me tenir loin des combats, ton père acceptera.

— Je ne pense pas…

— Laisse-moi terminer. Tu es mon suzerain, Tavis, je t’ai juré fidélité, et depuis nos Révélations, ton autorité dépasse celle de mon père.

— Xaver, je ne veux surtout pas m’interposer entre ton père et toi. Et si mon propre père décide de t’écarter des combats, je ne pourrai rien faire. »

Son ami se renfrogna.

« Pourquoi es-tu si avide de te battre ? » lui demanda alors Tavis, intrigué.

« Quelle question, et c’est toi qui me la poses ! Tu l’es tout autant que moi.

— Ce n’est pas la même chose. J’ai des raisons qui n’ont rien à voir avec cette guerre, mais tout avec Cadel, Brienne et… le reste.

— Eh bien, j’ai aussi mes raisons, Tavis. Tu n’es pas le seul à vouloir frapper les Aneiriens, les Qirsi, l’empire, et tous ceux qui nous attaquent depuis un an. Tu n’es pas le seul dont le père… »

Il secoua la tête avec découragement.

« Je sais que les choses ne sont pas faciles entre ton père et toi, mais tu peux me croire, être le fils de Hagan MarCullet n’est pas plus simple. C’est le meilleur bretteur du pays. Je l’entends dire et répéter depuis ma naissance. Tout le monde s’attend à ce que je sois comme lui. »

Moi le premier, faillit-il ajouter. Mais cette précision était inutile.

En l’écoutant parler, Tavis se souvint de ce que Xaver lui avait raconté du siège de Kentigern, son premier et unique combat. Selon ses propres termes, il s’en était très mal tiré, et le souvenir de la piètre image qu’il avait offerte à Javan lui pesait. Le duc, de son côté, avait beau ne pas tarir d’éloges sur le courage du jeune homme, Xaver restait convaincu d’avoir quelque chose à prouver. La bataille qui s’annonçait était pour lui le moyen de se racheter, et de montrer à son duc, à son père, et à lui-même, ce qu’il valait. Un sentiment que Tavis ne connaissait que trop bien.

« Excuse-moi, la Pointe. Tu as raison. Je n’ai aucune envie de m’interposer entre ton père et toi, mais je vais voir ce que je peux faire. »

Xaver hocha la tête, sans pour autant montrer de soulagement.

« Personnellement, ajouta Tavis, je serais honoré de marcher au combat avec toi. »

À ces mots, Xaver se dérida.

« On en parle depuis qu’on a cinq ans !

— Bien avant, à en croire ma mère. »

Ils rirent.

« Merci, Tavis, reprit le jeune homme redevenu sérieux.

— Attention, je ne te promets rien.

— Je sais, mais je t’en suis tout de même reconnaissant.

— Jure-moi seulement de veiller sur mes arrières, et j’en ferai autant pour toi.

— Tu peux compter sur moi », lui assura son ami, cette fois avec un grand sourire.

 

Après le départ de Javan et Tavis, Keziah s’était tournée vers Kearney, resté auprès du duc d’Heneagh. Devant la tristesse qui se lisait dans ses yeux clairs, et l’impuissance du réconfort qu’il essayait d’offrir au vieux seigneur, elle porta une main à sa bouche.

« Peut-être pourrions-nous trouver un endroit tranquille pour discuter », suggéra Fotir, voyant son émotion.

Elle opina sans pour autant lâcher le roi du regard.

« Keziah. »

Elle se tourna vers Grinsa.

« Oui, bien sûr », bredouilla-t-elle, confuse.

Frappé par les cernes profonds qui ourlaient son regard et la couleur terne de sa peau, le Glaneur comprit soudain qu’elle ne dormait pas depuis plusieurs nuits. Combien de fois avait-elle rêvé du Tisserand ? se demanda-t-il sans formuler sa question à voix haute. Le cœur serré, il suivit Fotir et sa sœur vers l’arrière des lignes de Curgh, où les soldats moins nombreux leur laisseraient un peu d’intimité. Alors qu’ils s’éloignaient, il s’aperçut tout à coup qu’un homme en uniforme les suivait de loin.

« Mon ombre, lui apprit Keziah en le voyant se retourner.

— Kearney te fait surveiller ?

— Il le faut. Tout le monde doit être convaincu de sa méfiance à mon égard. »

Fotir les dévisagea tour à tour.

« Dois-je comprendre que le roi est au courant de votre tentative d’infiltration ?

— Il le fallait aussi, sourit tristement la jeune femme. Il était sur le point de me bannir de la cour.

— Votre entreprise devient de plus en plus périlleuse. »

Grinsa resta silencieux. À ses yeux, depuis le début, la position de Keziah était beaucoup trop dangereuse. Sa sœur, qui avait réussi à infiltrer la conspiration, faisait croire au Tisserand qu’elle avait épousé sa cause, et à tout son entourage qu’elle avait trahi son roi et son royaume. Kearney était désormais dans la confidence, mais ce n’était qu’un mince soulagement. Car la solitude de Keziah devait être terrible, et si le Tisserand découvrait sa supercherie, il la tuerait, non sans lui avoir infligé toutes les atrocités dont il était capable.

« Vous êtes sûre que nous pouvons-nous parler librement avec cet homme sur nos talons ? demanda Fotir.

— Nous n’avons pas le choix, Premier ministre, rétorqua Keziah avec impatience. Et croyez-moi, au point où j’en suis, je me moque bien de ces petits désagréments. J’ai d’autres motifs d’inquiétude que ces broutilles. »

Le ministre n’était pas plus habitué que Keziah à ce ton. Alors que Grinsa se préparait à apaiser sa colère, il le vit sourire et incliner la tête.

« Naturellement, veuillez m’excuser, Premier ministre. »

Keziah, décontenancée à son tour, fronça les sourcils.

« As-tu eu des nouvelles du Tisserand ? murmura Grinsa.

— Sa dernière visite remonte à un demi-cycle de lune, lui répondit sa sœur sur le même mode, juste après notre départ d’Audun. Il m’en voulait de ne pas avoir tué Cresenne.

— Il t’a blessée ? »

Elle voulut sourire, échoua, et détourna le regard.

« Ce n’était pas si grave. »

Grinsa n’en croyait pas un mot, mais il n’insista pas.

« Il m’a dit qu’il allait trouver un autre moyen de la supprimer. Ne t’inquiète pas, ajouta-t-elle dans l’espoir de le rassurer, j’ai envoyé un messager au château. Elle sait qu’elle doit s’attendre à une nouvelle attaque. »

Ce fut au tour de Grinsa de détourner les yeux.

« Elle a déjà eu lieu.

— Est-elle…

— Elle va bien. »

Il se voulait convaincant, mais rien ne lui permettait d’affirmer que Cresenne se remettrait jamais de toutes ses confrontations avec cet homme. Le Tisserand l’avait torturée, lui laissant sur le visage des cicatrices aussi profondes que celles de Tavis, et qui seraient demeurées permanentes s’il n’était pas lui-même intervenu si vite après son agression pour la soigner. Un des fidèles du Tisserand l’avait ensuite empoisonnée, la laissant presque pour morte. Et la dernière fois que le chef de la conspiration avait pénétré ses rêves, il l’avait violée. Qu’il ne l’ait pas physiquement touchée ne changeait rien à l’humiliation, la souffrance, et l’horreur qu’elle avait vécues. Ses blessures étaient les mêmes. Et Grinsa, le cœur déchiré, s’en voulait amèrement de l’avoir abandonnée.

« Que lui a-t-il fait ? s’enquit Keziah.

— Tout ce qui compte, répondit Grinsa en éludant sa question, c’est qu’elle a réussi à le chasser de ses rêves. Elle a gagné. »

Mais à quel prix ? se demanda-t-il néanmoins sous le regard de sa sœur.

« Elle a gagné… vraiment ? fit-elle en passant de l’horreur à la stupéfaction.

— Oui. Comme je te l’ai toujours dit, tu as le pouvoir d’en faire autant. »

Sa propre rencontre avec le Tisserand, alors qu’il traversait le sud de la Lande avec Tavis, lui avait laissé le goût amer de l’échec, et la crainte que personne ne parvienne à le vaincre. Pourtant, malgré tout ce qu’elle avait enduré dans ses rêves, Cresenne lui avait redonné espoir, un espoir qu’il voulait transmettre à Keziah, et auquel il devait s’accrocher. Il avait toujours peur pour sa sœur – et pour eux tous – mais il devait se convaincre que Dusaan n’était pas infaillible.

« Elle a réussi, murmura Keziah d’une voix abasourdie.

— Vous nous parliez de votre propre rencontre avec le Tisserand », intervint Fotir pour les ramener à leurs préoccupations présentes.

La jeune femme passa une main timide dans ses cheveux, avant de répondre gravement :

« Oui. Il m’a confié une mission. Il veut que j’assassine Kearney.

— Quoi ? » s’écria Fotir bien trop fort, les yeux écarquillés.

Il regarda rapidement en direction du soldat.

« De quelle façon ? interrogea-t-il à voix basse.

— Il m’a laissé le choix. Il veut que ça se passe pendant les combats pour que personne ne soupçonne les Qirsi.

— Kearney est-il au courant ?

— Oui, je l’ai prévenu.

— Dans quel but ? intervint Fotir. Vous n’avez pas l’intention de le tuer, n’est-ce pas ?

— Bien sûr que non, répondit Grinsa. Mais si le Tisserand veut la mort de Kearney, et que l’échec de Keziah à tuer Cresenne l’ait conduit à douter de son implication dans la conspiration, il aura confié cette mission à d’autres fidèles. Il fallait donc prévenir le roi.

— Vous semblez si bien le comprendre, soupira Fotir, que je me sens dépassé.

— Nous avons un avantage sur vous, Premier ministre, le rassura Grinsa. Enfin si l’on considère que c’en est un. Nous lui avons parlé, il est entré dans nos rêves.

— Toi aussi ? s’exclama Keziah stupéfaite.

— Oui, et peu de temps après toi, semble-t-il. Il a tenté de m’attaquer, et m’a menacé de s’en prendre à Cresenne.

— Mais il n’a pas pu te faire mal ? Tu es trop fort pour lui. »

Au souvenir de ce que le Tisserand lui avait infligé, de la douleur qu’il avait éprouvée lorsqu’il avait tenté de lui briser le crâne et de son impuissance, Grinsa sentit son visage se contracter. Le regard suppliant de sa sœur, son désir désespéré de l’entendre dire qu’il était de taille à repousser le Tisserand, l’incita presque à mentir. Mais il secoua la tête, le cœur serré.

« Je n’ai pas été à la hauteur.

— Il ne t’a rien fait », gémit-elle, la voix tremblante et le regard plein d’effroi.

« J’ai réussi à me réveiller avant, et je me suis débrouillé pour créer une flamme, voir ses traits et la plaine où il se trouvait. Je sais qui il est.

— Nous avions raison ? demanda Fotir à la hâte. C’est le haut chancelier de l’empereur ?

— Oui. Dusaan jal Kania. Il se tenait sur la plaine d’Ayvencalde. Il a tenté de m’empêcher de le démasquer, mais une fois découvert, il s’en est moqué.

— Peu importe, fit le Premier ministre. Nous le connaissons désormais.

— Est-ce que cela signifie qu’il est plus fort que toi ? s’inquiéta Keziah toujours effrayée.

— Je ne sais pas, Keziah, vraiment pas. Comme Tavis me l’a fait remarquer, nous étions à égalité. C’est lui qui est entré dans mes rêves, il pouvait donc me blesser, mais je ne pouvais pas l’atteindre. La seule chose possible, c’était de l’éclairer, lui et l’endroit où il demeurait. Et j’y suis parvenu. »

Elle opina, mais le choc était évident, et il en connaissait la cause. Si lui, un Tisserand, ne pouvait empêcher cet homme de lui nuire, comment pouvait-elle se protéger ? Tout l’espoir qu’elle avait tiré de l’expérience de Cresenne avait volé en éclats.

Elle resta longtemps silencieuse, les yeux dans le vague, si bien que Grinsa se demanda s’ils ne feraient pas mieux de la laisser. Mais elle recouvra ses esprits et se redressa, avant de regarder tour à tour ses deux interlocuteurs.

« Nous devons nous entretenir d’un autre point, fit-elle plus sûre. Avant la prochaine attaque de l’empire. »

Après s’être assurée que la sentinelle de Kearney était trop loin pour les entendre, elle reprit : « Lorsqu’elle débutera, nous allons employer notre magie. Jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour aider Kearney et les ducs ?

— Tu fais allusion à mes dons ? » interrogea Grinsa.

Elle opina.

« Je crois que c’est beaucoup trop risqué, jugea Fotir. L’empereur a envoyé des Qirsi avec son armée, très peu, mais ils vont nous surveiller attentivement. J’ignore quels sont vos pouvoirs, Premier ministre, mais je suis Façonneur et je possède les brumes et les vents. Si je lève une brume et que le Glaneur s’en empare, les Qirsi de Harel vont immédiatement s’en rendre compte. Et la rumeur de la présence d’un Tisserand dans nos rangs se répandra sur le champ de bataille comme une traînée de poudre.

— Mais si c’est le seul moyen de les empêcher de briser nos lignes ? insista Keziah. Kearney sait déjà que Grinsa est Tisserand. Si les nobles d’Eibithar le découvrent parce qu’il a employé ses dons pour sauver le royaume, ils pourront difficilement réclamer son exécution.

— Ce serait stupide et incompréhensible, je vous l’accorde, mais cela ne veut pas dire qu’ils hésiteront. Ils ne savent pas toujours faire preuve de sagesse.

— Attention, Premier ministre, observa Grinsa avec un sourire. Cette remarque pourrait venir de la bouche d’un renégat.

— Eh bien, dans le cas présent, il n’aurait pas tort, répondit Fotir sans broncher. Ce n’est pas le moment de sous-estimer la peur que les Eandi nourrissent à l’égard de la magie qirsi. Vu les agissements de la conspiration depuis quelques années, je crains que nos nobles ne soient plus enclins que jamais à condamner à mort et exécuter les Tisserands, même celui qui emploierait sa magie pour protéger leur royaume.

— Tu es du même avis ? demanda Keziah à son frère.

— Je crois que oui. »

Malgré son déplaisir, elle céda.

« Mais je ne peux pas laisser l’empire l’emporter, quel que soit le danger que cela représente pour moi, ajouta son frère.

— Vous n’êtes pas le seul en danger, observa Fotir. Ils tueront Cresenne, et votre fille avec.

— Ils essaieront, Premier ministre, comme ils essaieront de m’exécuter. Mais ils échoueront, vous pouvez me croire. Quoi qu’il en soit, nous pouvons nous en sortir. Nous avons un certain nombre de Qirsi avec nous ; je n’aurais peut-être même pas besoin d’utiliser vos pouvoirs. Et si j’y suis obligé, je peux le faire sans attirer l’attention. »

Il se tourna vers Keziah. Il aurait aimé écarter la mèche de cheveux qui lui barrait le front, mais la présence du soldat empêchait ce geste trop familier. Même Fotir, qui en savait tant à son sujet, ignorait leur lien de parenté. Le danger était encore trop important pour révéler ce lien à quiconque. La peur des Tisserands était si profonde chez les Eandi qu’on n’exécutait pas seulement les sorciers et leurs enfants, mais toute leur famille avec. Dusaan avait en outre des espions prêts à lui rapporter le moindre geste suspect concernant Keziah. D’ailleurs, le simple fait de discuter ensemble la mettait en danger.

« Je ne les laisserai pas passer, affirma-t-il sans hésitation. Tu as ma parole.

— Ne devrions-nous pas rester ensemble, nous battre côte à côte ?

— Fotir et moi sommes tous les deux dans l’armée de Curgh. Si j’ai besoin de tes pouvoirs, je saurai te trouver. »

Elle opina une nouvelle fois, pleine de doute et d’incertitude.

« Je ferais mieux de retourner auprès de mon duc », avança Fotir, le regard tourné vers le nord où stationnait l’armée de Braedon. « Et je vous suggère, Premier ministre, de rejoindre Kearney. Je pense que nos brumes et nos vents ne vont pas tarder à servir. »

La Couronne des 7 Royaumes [9] L'Alliance Sacrée
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